Le nexus entre aide humanitaire, coopération au développement et promotion de la paix est depuis longtemps devenu un principe directeur de la coopération internationale. Pour mieux comprendre ce qu’implique son implémentation sur le terrain, Unité (organisation faitière dont Eirene Suisse est membre) a mandaté une étude analysant son application au sein des organisations membres d’Unité et de leurs partenaires dans les pays du Sud.
Le Dr Oliver Jütersonke a longtemps travaillé en tant que spécialiste du triple nexus pour des organisations de coopération internationale, des autorités publiques et la société civile. Unité collaboré avec lui pour élaborer une étude fondée sur une analyse documentaire approfondie, des questionnaires et des entretiens détaillés avec des personnes issues de ses réseaux. Dans l’interview qui suit, il présente les concepts clés, résultats et les recommandations de cette recherche.
Pouvez-vous nous donner une brève définition du triple nexus ?
Le triple nexus désigne les liens entre aide humanitaire, coopération au développement et promotion de la paix. Il s’agit essentiellement de mieux coordonner ces trois domaines, qui interviennent de plus en plus souvent en parallèle dans des contextes complexes. L’idée n’est pas de mélanger les mandats ou de poursuivre des objectifs identiques, mais d’encourager une meilleure coordination, davantage de cohérence et de renforcer les complémentarités. Cela permet aussi d’améliorer l’efficacité des activitées menées.
Dans votre étude, vous plaidez pour davantage de « réflexion nexus » et de « gestion de programmes sensibles aux conflits ». Quelle est la différence entre ces deux approches ?
Le « réflexe nexus » part du principe que les interventions humanitaires, de développement et de paix sont aujourd’hui toutes parties prenantes dans les crises prolongées. Dans des contextes touchés par les conflits, les déplacements massifs et les catastrophes climatiques, la coopération au développement « classique » ne suffit plus.
C’est là que la sensibilité au conflit joue un rôle central : elle agit comme la « colle » qui lie les pièces du puzzle. Elle pousse à se poser les questions suivantes : comment l’intervention de mon organisation s’articule-t-elle avec celles des autres dans le même contexte ? Les outils de la gestion sensible aux conflits nous aident à poser les bonnes questions — et à trouver des moyens concrets de les appliquer au quotidien.
Cela signifie-t-il que vous préconisez l’intégration systématique de la gestion sensible aux conflits dans tous les projets de développement ? Cela ne représente-t-il pas une charge administrative trop lourde, surtout pour les petites ONG ?
Oui, pour les petites organisations, cela peut sembler fastidieux au début. Mais l’étude suggère que ces sujets ne sont pas des cases distinctes à cocher. Mais dans l’étude, je propose de ne pas considérer ces thèmes séparément, mais comme des domaines interconnectés qui peuvent se renforcer mutuellement. On ne devrait pas les considérer comme de simples obligations de rapport à remplir une ou deux fois par an pour répondre aux exigences des donateurs. Au contraire, une réflexion sensible aux conflits peut être intégrée dans le travail quotidien à tous les niveaux d’une organisation.
Lorsque des outils simples d’analyse des conflits sont par exemple intégrés dans les réunions du personnel ou dans les mises à jour régulières de la situation, par exemple, vous encouragez déjà la « pensée nexus » – cartographier les acteurs de votre environnement, identifier les diviseurs et les connecteurs, et réfléchir à la façon dont votre travail interagit avec d’autres dans les espaces humanitaires, de développement et de paix.
Quelles sont les principales conclusions de l’étude ?
L’une des conclusions clés est que la sensibilité au conflit est déjà largement mise en œuvre, notamment par les équipes de terrain, les volontaires et les partenaires locaux. Mais cette pratique est rarement formalisée ou nommée comme telle.
Lorsqu’on les interroge, les personnes sur le terrain décrivent très bien les dynamiques de conflit qu’elles vivent au quotidien. Mais ces réflexions contextuelles ne sont pas identifiées comme relevant du nexus ou de la gestion sensible aux conflits, ni intégrées aux documents de planification ou de rapport.
Par exemple, un partenaire local peut coopérer étroitement avec des acteurs humanitaires pour soutenir les victimes d’inondations ou s’appuyer sur des leaders religieux pour gérer les conflits familiaux. Mais s’il est interrogé sur le « triple nexus », il répondra peut-être : « je ne connais pas ce terme. » Résultat : une grande partie de ce travail pertinent n’est ni documentée ni reconnue à sa juste valeur.
L’étude recommande donc d’adapter les pratiques de reporting pour mieux refléter ces contributions de terrain. Beaucoup de ces actions s’inscrivent dans l’ODD 16 (paix, justice et institutions efficaces), mais peu d’organisations membres d’Unité en rendent compte de manière systématique.
Et quelles recommandations peut-on en tirer ?
L’étude ne formule pas de recommandations formelles, mais propose des actions pratiques et réalistes.
Parmi les plus importantes : intégrer de façon régulière des cartographies d’acteurs et des analyses de contexte dans les activités courantes des organisations. Comme je l’ai dit, la sensibilité au conflit ne nécessite pas des démarches lourdes. C’est plutôt une façon de penser qui peut être intégrée dans les réunions d’équipe, les échanges avec les partenaires ou les briefings terrain.
Les organisations membres d’Unité ont une opportunité unique ici : si la formation de leurs volontaires inclut une sensibilisation de base au nexus, ceux-ci pourront ensuite promouvoir cette approche au sein des organisations partenaires.
Cette conscience contextuelle est aussi à la base de ce que j’appelle la « réflexion nexus » : une manière de garder à l’esprit les interactions entre les différents acteurs et interventions dans les domaines de l’aide humanitaire, du développement et de la paix. Elle permet aussi de mieux reconnaître les contributions locales – souvent précieuses mais encore sous-estimées dans les rapports standards.
Quel est le lien entre le triple nexus et la localisation de la coopération au développement ?
Ces deux concepts reposent sur le principe que la distribution de l’aide du haut vers le bas est inadéquate et souvent contre-productive. Le programme de localisation (dans les trois secteurs) souligne le rôle central des acteurs nationaux et infranationaux dans la gestion d’environnements complexes et l’élaboration de réponses adaptées au contexte.
Plus le contexte est fragile, plus il est crucial de soutenir les organisations partenaires en tant que décideurs souverains capables de gérer des dynamiques changeantes et d’ajuster les stratégies en conséquence. La « pensée Nexus » renforce ce changement en encourageant la collaboration, la programmation adaptative et les investissements à long terme dans les capacités locales.
Bien que ces deux concepts soient nés d’efforts multilatéraux visant à améliorer l’efficacité et l’efficience de l’aide – et qu’ils soient donc parfois rejetés comme un jargon orienté par les donateurs ou instrumentalisé – ils visent en fin de compte à promouvoir l’appropriation locale et à soutenir les acteurs et les parties prenantes enracinés dans le contexte.