Triple Nexus en pratique selon Missions 21 — Leçons à tirer

Projet « RUMP »: des femmes et des filles apprennent à fabriquer leurs propres produits menstruels, une contribution à la lutte contre la précarité menstruelle en faveur du dialogue interreligieux. Angelika Weber/Mission 21
Mission 21
Links:
Mission 21 Etude d'Unité: « Nexus Lessons and Insights from Across Unité’s Ecosystem (2024) ».

Il y a environ dix ans, Mission 21 s’engageait exclusivement dans la coopération au développement. L’aide humanitaire, jugée du ressort d’acteurs plus spécialisés – et souvent de plus grande envergure – ne faisait pas partie de son mandat. Suite au Tsunami de 2014 en Asie du Sud-Est ou à la catastrophe de Fukushima en 2011, Mission 21 a donc reversé les dons qu’elle avait reçu à des organisations partenaires.

Une première réponse humanitaire face à l’urgence
En 2015, face aux attaques du groupe connu sous le nom de Boko Haram dans le nord-est du Nigeria – où Mission 21 menait depuis des années un projet de développement durable avec ses partenaires locaux – l’escalade de la violence a entraîné le déplacement de plus de 2,5 millions de personnes. En réponse, Mission 21 a pour la première fois lancé un programme d’aide humanitaire en collaboration avec son église partenaire nigériane de longue date, l’EYN, et l’Église des Frères (Church of the Brethren) aux États-Unis. Objectif : venir en aide aux personnes déplacées internes dont les besoins fondamentaux n’étaient couverts par aucune autre organisation.

Leçon n°1 : Ce partenariat trilatéral, fondé sur une relation partenariale solide et enracinée de longue date, a jeté les bases de l’engagement humanitaire de Mission 21 au Nigeria.

Construction et évolution
Parallèlement, Mission 21 a mis en place un bureau de coordination dirigé par un coordinateur de programme nigérian. Depuis, l’organisation a élargi son engagement, en collaborant avec de nouveaux partenaires nigérians spécialisés dans l’aide humanitaire, la coopération au développement et/ou la promotion de la paix. Mission 21 a alors adapté ses projets existants aux conséquences socioéconomiques des crises multiples, en particulier pour les personnes déplacées internes. Des réseaux de promotion de la paix interreligieux ont progressivement intégré des composantes de génération de revenus, devenant ainsi partie du réseau national « Emergency Preparedness and Response Team » (EPRT).

Leçon n°2 : L’intégration du Triple Nexus dans les programmes de coopération nécessite une hypothèse d’impact commune (théorie du changement), une coordination accrue entre les projets et partenaires, la création de réseaux et le renforcement des capacités (humaines, structurelles et financières) tant chez Mission 21 que chez ses partenaires. Cela implique également une sensibilisation des bailleurs, qui doivent comprendre que les fonds nécessaires aux activités de coordination ne sont pas des frais généraux superflus, mais une condition préalable et essentielle à la mise en œuvre du Triple Nexus.

La sensibilité au conflit , « clef de voute » de la mise en œuvre du Triple Nexus
Au cœur de la mise en œuvre du Double Nexus – puis du Triple Nexus – se trouve une exigence incontournable : une analyse fine des dynamiques de conflit et une gestion de programme explicitement sensible au contexte local. Cette approche constitue, selon Yakubu Joseph, coordinateur de programme de Mission 21 au Nigeria, le véritable « ciment » de l’opérationnalisation des liens entre aide humanitaire, développement et paix.

« Dans nos analyses de conflit, nous avons constaté que les inégalités structurelles profondément enracinées – comme la pauvreté et le chômage –, les effets du changement climatique ou encore l’exploitation (souvent illégale) des ressources sont la source de nombreux conflits. Nous avons aussi compris que, dans les cas de conflits violents, les populations affectées ont besoin d’une aide humanitaire, mais qu’elle doit être conçue avec une forte sensibilité au conflit. Cela nous a permis de comprendre qu’il existe un lien entre l’aide humanitaire, la coopération au développement et la consolidation de la paix. Les conflits brisent les relations, et il faut des efforts ciblés pour permettre la réconciliation et la guérison. Cette prise de conscience nous a incités à encourager nos partenaires (dont ceux du domaine humanitaire) à collaborer afin de renforcer la cohérence. La réduction des risques de catastrophe (Disaster Risk Reduction) nécessite également des approches orientées vers le développement, pour réduire la vulnérabilité des populations. »

Leçon n°3 : Une approche cohérente, sensible aux conflits et au genre, renforce l’articulation entre les projets. « Il faut considérer tous les facteurs et leurs interactions. Par exemple, la violence sexuelle et sexiste. La restauration de la santé mentale et des moyens de subsistance des survivantes nécessite la mise en place de projets de longue durée », explique Yakubu Joseph.

Opportunités

  1. Impact holistique : Les projets inscrits dans une approche Nexus ont souvent un impact plus important, car ils prennent en compte plusieurs dimensions de la vie de manière simultanée.
  2. Renforcement de la résilience : La combinaison de mesures humanitaires, de développement et de paix renforce les capacités des communautés à faire face aux chocs présents et futurs. « Ce n’est que lorsque l’on met l’accent sur la résilience, au-delà des besoins immédiats, que la valeur ajoutée du Triple Nexus devient pleinement visible », affirme Yakubu Joseph.
  1. Renforcement des partenariats : En misant sur les partenaires locaux, on valorise non seulement leur expertise, mais on renforce aussi l’appropriation de leurs projets – un facteur clé du changement durable.

Défis

  1. Charge de coordination : Le Triple Nexus exige un haut niveau de coordination. Les logiques et temporalités différentes des trois domaines peuvent générer des tensions.
  2. Conflits de ressources : Les moyens financiers étant souvent limités, les désaccords internes quant à leur répartition peuvent affaiblir l’approche du Nexus. Une priorisation claire est donc indispensable.
  3. Renforcement des compétences : Ni Mission 21 ni ses partenaires ne maîtrisaient initialement la logique du Triple Nexus. Des formations et des échanges sont nécessaires pour en développer une compréhension commune.
  4. Dépendance au contexte : Le Triple Nexus n’est pas un modèle universel. Sa mise en œuvre doit être adaptée aux réalités locales. Les pays en conflits exigent des analyses contextuelles approfondies.

Conclusion
Pour Mission 21, le Triple Nexus n’est pas un concept abstrait, mais un cadre pratique de réflexion et d’action. Au cœur de cette approche se trouve la conviction que l’aide humanitaire, le développement et la paix doivent être pensés et mis en œuvre de manière intégrée pour produire un impact durable – à condition que cela soit fait avec une forte sensibilité au conflit, en s’appuyant sur les acteurs locaux et leurs savoirs, dans des processus participatifs et avec l’ancrage stratégique nécessaire.

<>