Un entretien avec Annalia Bodeo,chargée de programme humanitaire et paix à Ouagadougou pour la Direction du Développement et de la Coopération (DDC) au Burkina Faso.
Pourriez-vous décrire le programme paix et cohésion sociale mené par la Direction du DDC au Burkina Faso ? Quelles ont été les raisons et objectifs du lancement de ce programme ?
Le Bureau de la coopération suisse est présent au Burkina Faso depuis plus de 50 ans et son programme paix et cohésion sociale a débuté en octobre 2023. Il a été ouvert après une étude de faisabilité en réponse à la crise sécuritaire et humanitaire dans le pays. Depuis 2015, cette dernière a conduit à l’intensification des tensions communautaires, entre autres, autour des ressources naturelles. Selon les données officielles, le pays comptait 2 062 534 personnes déplacées internes en mars 2023. Les zones urbaines font face à une compétition accrue entre ces populations et les communautés d’accueil pour l’accès aux ressources naturelles, aux services essentiels et aux opportunités économiques.
Le renforcement de la cohésion sociale est au cœur de ce programme. Il s’inscrit dans la logique d’intervention triple nexus humanitaire-développement-paix de la Suisse au Burkina Faso et s’aligne sur les priorités de la stratégie de coopération internationale suisse 2025-2028. L’objectif général du programme paix et cohésion sociale est de contribuer à établir, d’ici 2031, les bases d’une transformation positive et pacifique du conflit en s’appuyant sur les mécanismes endogènes inclusifs, impliquant les institutions publiques et la société civile.
Quelles sont les priorités du programme paix et cohésion sociale de la DDC ?
Le programme est structuré autour de cinq composantes. La première vise à renforcer l’efficacité, la coordination et la pertinence des interventions en matière de paix et de cohésion sociale à travers un dispositif commun de ressources pour la paix, en soutien aux membres d’une plateforme de dialogue : le Cadre de Concertation pour la Consolidation de la Paix. Ce cadre, dirigé par la Suisse depuis octobre 2024, est composé d’ONG et de partenaires techniques et financiers. Les services techniques des ministères impliqués dans la paix et la cohésion sociale sont régulièrement invités à se coordonner sur les actions sur le terrain. Deuxièmement, différentes initiatives locales particulièrement prometteuses et innovantes en matière de cohésion sociale et de paix seront identifiées et mises en place afin de favoriser leur consolidation durable au sein d’un laboratoire de paix et de cohésion sociale. La troisième composante du programme porte sur la médiation et la résolution de conflits locaux liés aux ressources naturelles dans les zones agro-pastorales. Les deux autres composantes du programme visent à renforcer la gouvernance du secteur de la sécurité et à promouvoir le respect des droits humains, en particulier des personnes les plus vulnérables.
La DDC appuie également le plan d’action national pour la paix du « Secretariat Technique de la Promotion de la Paix et du Vivre Ensemble » du ministère de l’action humanitaire, avec le soutien d’ateliers sur les thématiques de la cohésion sociale, de l’infrastructure de paix ainsi que des formations sur les différentes formes de justice.
Quels résultats ont été obtenus depuis le lancement du programme ?
Le programme est divisé en deux phases et nous nous trouvons actuellement dans la première, de 2023 à 2027. Le programme est riche et nous avançons bien. Par exemple, entre juin 2024 et juin 2025, neuf réseaux de médiateur·rices agropastorales·ux ont pu résoudre de manière autonome 362 conflits locaux liés aux ressources naturelles. Plusieurs processus de médiation sont en cours pour la création de quatre conventions locales et deux mécanismes d’usages de l’eau et des forêts en étroite collaboration avec les communautés et les collectivités territoriales. Concernant les acteur·rices du secteur de la sécurité, plus de 300 personnes ont pu améliorer leurs connaissances sur la redevabilité, le respect des droits humains et du droit international humanitaire. Un atelier de réflexion sur la cohésion sociale a permis de réunir pour la première fois les autorités étatiques, les magistrats, les autorités coutumières et religieuses ainsi que les organisations de la société civile (dont des organisations de femmes et de jeunes) actives dans le pays. Cet atelier a permis de définir conjointement les bases d’une feuille de route nationale sur la réconciliation, la cohésion sociale et la paix durable au Burkina Faso. Les étapes suivantes visent à l’adoption de cette feuille de route au plus haut niveau. Fruit d’un processus conjoint et inclusif, elle permettra d’orienter les efforts de réconciliation et les actions en matière de paix et de cohésion sociale.
De quelle manière la cohésion sociale est liée à une paix durable au Burkina Faso ?
Pour moi, la cohésion sociale est au cœur d’une paix durable. Un jeune Burkinabè m’a récemment dit : « C’est le savoir vivre ensemble, l’acceptation des différences et leur valorisation, mais surtout le pardon. » Cette attitude reflète la solidarité ancrée au Burkina Faso. Pour la renforcer durablement, trois aspects me paraissent essentiels : premièrement, promouvoir le dialogue, la lutte contre la stigmatisation ethnique et religieuse, et le renforcement de la justice sociale ; deuxièmement, investir dans la médiation des conflits liés à l’accès à l’eau et à la terre, troisièmement, garantir l’inclusion des femmes et des jeunes, en valorisant leur vécu et leur rôle actif.
À mon sens, il est important de bâtir des ponts entre les langues, les origines, les religions, les ethnies et les traditions. C’est ainsi que cette diversité devient une richesse pour la paix et la cohésion sociale, qui se construit chaque jour à travers le dialogue et le respect.