Depuis plusieurs années, les crises internationales, les conflits armés et les menaces transnationales ont conduit de nombreux États à renforcer leurs capacités de défense et leurs appareils sécuritaires. Dans ce contexte marqué par la multiplication des tensions géopolitiques, qui ont engendré (entre autres) la guerre en Ukraine et l’instabilité au Soudan, il est légitime que les États cherchent à protéger leurs populations et à garantir leur sécurité. Toutefois, cette évolution s’accompagne souvent d’un recentrage des politiques de sécurité autour d’approches principalement militaires, fondées sur une définition étroite de la sécurité. Or, à elles seules, de telles approches semblent insuffisantes pour répondre à la complexité des conflits contemporains et à prévenir d’éventuels conflits par procuration (proxy wars).
De l’Acte final d’Helsinki, visant à apaiser les tensions de la Guerre Froide en 1975, au développement du concept de sécurité humaine, formalisé par les Nations Unies en 1994, la communauté internationale a progressivement reconnu que la sécurité durable repose également sur la prévention, le dialogue, l’inclusion des perspectives de genre et la protection des droits humains.
De part ma fonction de conseillère Women, Peace and Security (WPS) au sein de la Division Paix et droits de l’homme (DPDH) du DFAE, et en travaillant étroitement avec mes collègues spécialistes des processus de paix formels et informels, j’observe que la militarisation peut fragiliser les conditions de participation des femmes aux processus de paix. Cette tendance redéfinit les priorités politiques, oriente l’allocation des ressources et détermine quels savoirs et quelles formes de leadership sont privilégiés dans les processus décisionnels. Dans de nombreux contextes où la DPDH est active, les femmes œuvrant pour la paix évoluent déjà dans des environnements fragiles, marqués par la violence et l’instabilité. Lorsque des approches purement militaires gagnent du terrain, ces actrices voient leur marge de manœuvre dans l’espace public se réduire. Les conséquences de la militarisation en matière de genre sont considérables. Le travail des actrices de la paix peut donc s’avérer plus difficile dans des contextes où le dialogue et la cohésion sociale demeurent fondamentaux.
Nous l’observons au Soudan, en Ukraine et encore en Colombie : les femmes sont souvent parmi les premières à répondre aux conflits. Elles endossent plusieurs rôles pour soutenir leurs communautés, apportent des solutions locales et innovantes et assurent la médiation entre les communautés touchées par le conflit. Ainsi, elles maintiennent des espaces de dialogue, informels et/ou formels, entre des communautés divisées et s’attaquent aux dimensions sociales et économiques de la violence, trop souvent négligées dans les processus de paix formels. Pourtant, leur participation reste limitée dans les espaces décisionnels où se définissent les politiques de paix et de sécurité.
Une vision restreinte de la sécurité renforce cette exclusion. Elle privilégie des formes de pouvoir hiérarchiques, étatiques, laissant peu de place aux approches inclusives et locales, qui sont largement reconnues comme essentielles aux efforts de consolidation de la paix. Il ne s’agit pas de considérer les femmes comme intrinsèquement mieux placées pour promouvoir la paix. Comme les hommes, elles ne constituent pas un groupe homogène : leurs parcours, expériences, intérêts et priorités varient. Cependant, dans de nombreux contextes, les rôles sociaux attribués aux femmes leur confèrent une expérience spécifique des enjeux de cohésion sociale et de vie communautaire, dont la prise en compte peut enrichir les efforts de paix et de sécurité.
La DPDH adopte une vision globale des questions de sécurité et de la paix, façonnée principalement/en grande partie par les expériences et les priorités des personnes touchées par les conflits et vise notamment à renforcer la participation des femmes aux processus de paix et de gouvernance. Ainsi, au Soudan, par exemple, en collaboration avec la Berghof Foundation, la DPDH continue de travailler avec des femmes soudanaises malgré l’intensification de la militarisation et la guerre ouverte qui s’y déroule. Ancrée dans une approche de médiation soigneusement pensée, l’initiative Entebbe a créé des espaces de dialogue où ces femmes, appartenant à différentes parties au conflit, élaborent des propositions de cessez-le-feu, traduisent le droit international humanitaire en actions concrètes, prouvent leur légitimité à prendre part à des processus de paix au plus haut niveau, et ouvrent des perspectives vers une transition politique démocratique. Ce travail se déroule dans un contexte de renforcement des approches militaires et dans une situation de guerre ouverte.
Dans certains contextes, nous constatons que des cadres juridiques adoptés au nom de la sécurité peuvent être utilisés pour restreindre la société civile ou même mettre les femmes en danger. Nous entendons nos partenaires raconter les risques croissants auxquels elles sont confrontées simplement pour avoir organisé un dialogue ou oser parler de paix.
Cette évolution soulève également la question de ses effets sur d’autres dimensions de la sécurité telles que la sécurité effective des différents groupes de population concernés. Lorsque les ressources sont majoritairement investies dans des solutions purement militaires, les opportunités de prévention, de médiation et de consolidation de la paix à long terme sont reléguées au second plan. Lorsque la sécurité est définie de manière étroite, les insécurités quotidiennes vécues par les populations — marginalisation économique, exclusion sociale, violences basées sur le genre — peuvent être insuffisamment prises en compte, ce qui risque de compliquer la gestion durable des crises.
Favoriser des conditions propices à une paix durable implique aussi de renforcer les approches préventives, notamment par le dialogue, la médiation et le travail de prévention des conflits. En construisant des ponts entre les acteurs et actrices de la sécurité et de la société civile et en replaçant la sécurité humaine au centre du débat. C’est précisément l’ambition de l’agenda Women, Peace and Security pour lequel la Suisse s’engage depuis des décennies et qui fait partie intégrante de sa politique extérieure en matière de paix.