Depuis que l’Accord de paix global (CPA) du Népal signé en 2006 a officiellement mis un terme à un conflit armé de dix ans, des milliers de familles – en particulier des femmes et des enfants – continuent d’en porter les traumatismes. Il persiste un héritage invisible de blessures émotionnelles, psychologiques et sociales qui façonnent la vie personnelle et collective et menacent la cohésion familiale et sociale ainsi que la paix, que l’accord était censé restaurer.
Au cours de mes 23 années d’engagement dans la consolidation de la paix, couvrant à la fois les périodes de conflit et de post-conflit, j’ai pu constater à quel point le traumatisme – et en particulier le traumatisme intergénérationnel – perturbe profondément les vies individuelles, la santé et l’harmonie communautaire. Les femmes survivantes de la guerre voient aujourd’hui leurs enfants, élevés dans des familles brisées ou en situation de déplacement, lutter contre des sentiments d’abandon, de perte d’identité et de détresse psychologique. Ces jeunes adultes, façonné·es par le silence qui entoure leur passé, portent souvent une douleur qui n’est pas la leur, mais que la société n’a jamais reconnue ni traitée.
La cohésion sociale repose sur la confiance, le lien et un sentiment d’appartenance partagé. Lorsqu’ils sont ignorés, les traumatismes, en particulier ceux transmis de parent à enfant, fragilisent ces fondations. L’absence de mécanismes de guérison systémiques, de reconnaissance significative ou d’espaces communautaires inclusifs a laissé les familles isolées, avec des liens intergénérationnels rompus et un soutien sociétal minimal. Les jeunes, en particulier celles et ceux dont les parents ont été tués, disparus ou réduits au silence par l’État ou par le parti maoïste – notamment dans les cas de violences sexuelles liées au conflit – continuent de chercher des réponses. Ils se heurtent souvent au silence, qui n’est pas neutre : c’est une violence qui perdure.
Le manque de prise en compte du traumatisme intergénérationnel contribue à la rupture de la cohésion sociale, non seulement au sein des familles mais aussi à travers les communautés entières. Les enfants élevé·es dans les internats scolaires gérés par le parti maoïste, séparé·es de leurs proches survivant·es, parlent aujourd’hui de détachement émotionnel, de perte d’identité et de trahison dans les espaces sécurisés que leur offre Nagarik Aawaz lors des « Tables de paix intergénérationnelles ». De nombreuses femmes, notamment les survivantes de violences sexuelles liées au conflit, restent ignorées dans les récits nationaux. Leur douleur, visible et invisible, n’a jamais été réellement entendue ni intégrée dans le processus de promotion de la paix du Népal, surtout en l’absence d’un cadre de justice transitionnelle efficace. Pourtant, même sans mécanisme juridique complet, bien plus aurait pu être fait : des initiatives communautaires de guérison, des dialogues intergénérationnels et un soutien psychosocial auraient pu bâtir des ponts là où les traumatismes érige des murs. Dans le système fédéral du Népal, les gouvernements au niveau local (wards) sont particulièrement bien placés pour faciliter la réconciliation de proximité, mais la plupart sont restés silencieux, trahissant ainsi les personnes les plus proches d’eux.
Reconstruire et renforcer la cohésion sociale nécessite une approche globale et féministe de la paix :
- Reconnaître les réalités des personnes les plus affectées par le conflit.
- Créer des espaces sûrs pour le partage d’histoires, la guérison et la solidarité.
- Investir dans un soutien psychosocial ancré culturellement et accessible à toutes et tous.
- Soutenir des dialogues intergénérationnels pour restaurer les liens entre survivant·es et leurs enfants.
- Assurer l’autonomisation économique, en particulier pour les femmes et les jeunes.
La paix ne peut être durable lorsque les blessures restent ouvertes. La guérison des traumatismes intergénérationnels n’est pas une tâche secondaire ; elle constitue un pilier essentiel pour restaurer la confiance, la dignité et le lien social nécessaires à des familles unies et des communautés résilientes. Sans cela, nous risquons de faire du silence une politique et de la déconnexion un héritage.