Dès le début des années 2000, les organisations de coopération internationale se sont vues confrontées à une critique non dénuée de fondement : en perpétuant le «paradigme du développement », elles ont cimenté les structures de pouvoir existantes et contribué à créer de nouvelles dépendances. Cette critique est devenue un point central du discours sur la décolonisation, qui perdure encore aujourd’hui.
La localisation et la décolonisation sont des concepts apparentés, mais pas identiques. La localisation vise à transférer davantage de ressources et de pouvoir décisionnel aux acteurs locaux. La décolonisation va plus loin : elle cherche à transformer structurellement les rapports de pouvoir historiques en redistribuant les savoirs et l’autorité institutionnelle. Ainsi, la localisation s’inscrit dans un processus plus large de décolonisation, où les espaces relationnels entre les hémisphères Nord et Sud sont renégociés.
Une focalisation sur les flux financiers
Des initiatives telles que le Grand Bargain ont dès 2016 exigé plus de moyens et de pouvoir décisionnel pour les acteurs locaux. Pourtant, la mise en œuvre au cours des dix dernières années révèle à quel point les asymétries de pouvoir demeurent ancrées. Les réorganisations actuelles se concentrent fortement sur les flux financiers, avec cette prémisse : un financement direct accru des organisations locales devrait réduire les asymétries. Mais la simple décentralisation des fonds affaiblit à peine les rapports de subordination. Tant que les financements transitent majoritairement par des intermédiaires internationaux, le contrôle stratégique leur revient.
Des financements flexibles, pluriannuels et sans conditions élargissent en revanche les marges de manœuvre locales et renforcent l’autonomie institutionnelle. Ils se heurtent cependant rapidement aux exigences formalisées en matière de rapport et de contrôle des bailleurs de fonds. Ce champ de tensions est encore amplifié par la dépendance structurelle à ces derniers : leurs attentes priment dans la «hiérarchie de la redevabilité», non parce que la responsabilité envers les communautés compte moins, mais parce que tout dépend, en fin de compte, des financeurs. La pression pour des résultats mesurables oriente les projets vers la sécurisation de la réputation plutôt que vers des processus de transformation locaux et durables.
En janvier 2026, plus de 40 ONG suisses, dont IAMANEH Suisse, ont adopté le manifeste « Enraciné·e·s localement. Connecté·e·s globalement », qui appelle à des mesures concrètes dans cinq domaines d’action. L’une d’elles porte sur la construction de partenariats équitables et d’espaces d’échange critique. Un exemple concret de la mise en œuvre de cette approche par IAMANEH Suisse, en collaboration avec terre des hommes schweiz (autre organisation KOFF), est le «Knowledge Hub» : une plateforme commune qui associe les organisations partenaires à l’analyse des asymétries de pouvoir, valorise les expériences et permet de partager les savoirs au-delà des frontières contextuelles. Cette plateforme est un espace d’échange où l’influence est partagée et les décisions prises collectivement – car une localisation qui aspire au changement nécessite du temps, et pas seulement de l’argent.