Le cfd et nombre de ses organisations partenaires constatent actuellement un retour en arrière en ce qui concerne l’égalité des genres et subissent des attaques contre leur travail. Ce phénomène s’est déjà fait ressentir pendant la pandémie et s’est aggravé par la suite. Comment ces attaques se manifestent-elles concrètement dans l’environnement de travail de ces organisations et impactent-elles leurs projets ? Comment les comprendre ?
Le fait que la violence à caractère sexiste soit étroitement liée au degré de militarisation d’une société est une réalité à laquelle les organisations partenaires du cfd en Israël et en Palestine attestent quotidiennement. La population palestinienne souffre de plus en plus de la violence étatique qu’engendre l’occupation israélienne ainsi que des attaques croissantes perpétrées par des colons radicaux. En plus de la prédominance du patriarcat au sein de la société, la présence omniprésente de la violence militarisée exerce une pression significative sur les relations familiales et intensifie la violence liée au genre. La montée des partis de droite israéliens s’accompagne en outre d’une forte réduction de l’espace de la société civile qui affecte toutes les organisations palestiniennes qui luttent pour le respect des droits fondamentaux de la population palestinienne. En 2021, six organisations de renom en Cisjordanie, dont une association de défense des droits des femmes, ont été calomniées et contraintes à fermer par les autorités israéliennes, en utilisant des justifications fallacieuses. Une organisation palestinienne partenaire du cfd en Israël a vu sa licence de travail menacée par des obstacles bureaucratiques (à motivation politique) et son travail en faveur des droits humains entravé. De plus, la dérive politique israélienne vers la droite favorise l’influence croissante des mouvements salafistes en Palestine. Ces groupes ont attaqué des organisations de défense des droits des femmes, dont des organisations partenaires du cfd, par une campagne agressive de délégitimation. Le principal reproche était que ces organisations, en s’engageant pour l’ancrage local de la Convention des Nations Unies (ONU) sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF), faisaient la promotion d’un instrument juridique occidental et attaquaient ainsi les valeurs de la communauté palestinienne. Le discours des agresseurs omettent le fait que la CEDEF a été obtenue à la fois par des groupes féministes et des mouvements sociaux de l’hémisphère sud, ces derniers ayant ainsi souvent joué un rôle précurseur dans les soulèvements anti-patriarcaux.
En Bosnie-Herzégovine, les organisations féministes observent des tensions politiques croissantes, renforcées notamment par la guerre d’agression russe en Ukraine et le soutien ouvert de la Serbie à la Russie. Les dirigeant·es politiques de la Republika Srpska menacent graduellement de faire sécession de la Bosnie-Herzégovine et tentent d’attiser le nationalisme serbe au sein de la population. Aux yeux de ces forces nationalistes, les revendications féministes sont anti-nationalistes, anti-patriotiques et anti-traditionnelles. Elles sont considérées comme une atteinte à « l’unité des groupes ethniques » et une déstabilisation de la société, car elles remettent en question à la fois les mythes des guerres (passées) et les conceptions patriarcales courantes de la masculinité. Ainsi, une organisation bosniaque partenaire du cfd, qui s’engage pour le renforcement des droits des personnes LGBTIQ+, rapporte que l’impact de ce récit, qui s’intensifie depuis 30 ans, a atteint un nouveau sommet en mars dernier. Ainsi, la police de Banja Luka, la capitale de la Republika Srpska, a interdit à la dernière minute une manifestation d’activistes queer. Lorsque ces dernièr·es ont quitté leurs locaux la veille de l’annulation de la manifestation, ils·elles ont été intercepté·es, poursuivi·es et violemment agressé·es par un groupe d’hommes. Les représentant·es d’une autre organisation partenaire bosniaque du cfd constatent également que les participant·es aux projets dans les zones rurales sont insulté·es, poursuivi·es ou se font cracher dessus.
En Suisse, les organisations féministes et de défense des droits des femmes se sont battues pour obtenir une meilleure protection des victimes au niveau législatif dans le cadre de la révision du droit pénal en matière sexuelle, qui aurait dû être effectuée depuis longtemps. Pourtant, nous constatons par exemple dans le projet du cfd visant à promouvoir la participation économique des femmes migrantes un recul des préoccupations en matière d’égalité. La situation déjà difficile des participantes au projet s’est déteriorée, d’une part en raison des modifications de la loi sur les étrangèr·es et l’intégration et d’autre part en raison des répercussions sociales et économiques de la pandémie de Corona. Le nombre de femmes qui ont demandé un soutien à la direction du projet en raison de la violence domestique a augmenté. Les participantes racisées au projet ont constaté une augmentation des discriminations à leur égard dans l’espace privé et public. L’une d’entre elle s’est vu refuser un cours d’allemand par les services sociaux, au motif qu’en tant que « pourvoyeur traditionnel », la responsabilité d’entrer sur le marché du travail incombait à son mari. Malgré le manque de personnel qualifié, des barrières structurelles ont empêché de nombreuses participantes au projet d’accéder au marché du travail. Cela a encore aggravé leur précarité socio-économique et a eu des conséquences dramatiques pour beaucoup, allant du déclassement du droit de séjour à l’expulsion. Dans le discours public également, le travail en faveur de l’égalité est soumis à un fort revers politique. Alors qu’après la grève du 14 juin 2019, des collectifs féministes et des organisations de défense des droits des femmes ont contribué à façonner le discours social, ce sont plutôt des forces conservatrices et de droite qui dominent aujourd’hui. Ces dernières qualifient l’activisme antiraciste de « folie woke », la lutte contre le réchauffement climatique d’«hystérie climatique» et les revendications féministes (et queer) de « terreur du genre ». Elles déforment ainsi une réalité dans laquelle la violence dans les rapports sociaux prévaut. Enfin, depuis le début de la guerre russe contre l’Ukraine, nous percevons en Suisse aussi une conception plus militarisée et avant tout nationale de la paix et de la sécurité.
Les forces conservatrices et de droite de plus en plus puissantes impactent donc les projets de cfd décrits plus haut. Les aspirations féministes subissent à la fois une résistance directe et une sorte de perte d’importance au profit d’autres problèmes supposés prioritaires. Si la plupart des organisations féministes et de défense des droits des femmes concernées s’accordent à dire qu’il faut des alliances et des stratégies collectives pour lutter contre ces tendances, elles ne s’accordent pas toujours sur la nature exacte de ces stratégies. Or, pour négocier des stratégies de résistance de manière collective et durable, il faut des ressources – et celles-ci restent inégalement réparties dans le monde en raison de la violence structurelle et culturelle.